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Jeudi 10 septembre 2015 | prospective

Big data : une révolution en marche ?


Quatre grandes écoles, dont AgroParisTech, ont annoncé la semaine passée l'organisation commune de séminaires destinés à sensibiliser les cadres dirigeants aux enjeux et opportunités du big data (voir encadré p.4). Au-delà des gains attendus en termes de mesures, d'analyses et d'évaluation, de rendements et de productivité, ces écoles estiment que l'émergence du big data va de pair avec une nouvelle organisation de l'entreprise. Un constat que partage Gilles Babinet, représentant de la France auprès de la Commission européenne pour les questions numériques et auteur de Big data, penser l'homme et le monde autrement*.


Quelles sont les promesses du big data en agriculture ?

es promesses sont assez simples : produire plus en polluant moins et en ugmentant le ratio de rentabilité. En ayant une meilleure compréhension es processus agricoles, grâce à l'analyse de données, il est possible de iminuer fortement la consommation d'intrants, qui coûtent fort cher, la onsommation d'eau et d'activités mécanisées. La variabilité d'un champ st significative. En ayant une meilleure compréhension des besoins locaux, n adapte fortement les dosages d'eau et d'intrants. Et le big data est l'une, inon la principale composante du « precision planning », cette nouvelle ague productiviste dans l'agriculture.

Un indice qui ne trompe pas : le nombre des investissements réalisés ces derniers temps. Les plus grands capitaux risqueurs de la planète cherchent des dossiers dans ce domaine, cela n'est pas anodin.

Des fonds d'investissement en capital risque se spécialisent même dans ce domaine : Cultivian Ventures, Trinity Venture Capital et beaucoup d'autres. Des startups comme Farmers Business Network font des levées de fonds auprès de Google et d'autres.

Quels exemples concrets peut-on citer dans ce domaine ?

Des drones spécialisés dans l'arrachage de mauvaises herbes peuvent utilement se substituer aux désherbants. C'est inoffensif pour les agriculteurs, cela consomme une fraction de l'énergie qui a été nécessaire pour produire les intrants, que l'on associe parfois aux désherbants, et cela ne pollue pas. C'est un très grand changement, et il ne s'agit que d'un exemple. Au niveau des entreprises, Monsanto a racheté plusieurs entreprises spécialisées dans l'agriculture du précision : l'éditeur de logiciels Precision Planting en 2012, The Climate Corporation (conseil basé sur des données météorologiques) en 2013 et Solum (analyse des sols) en 2013. Avec toutes ces sociétés, Monsanto veut proposer des solutions d'abonnements qui permettront de connaître l'état des cultures en temps réel et de conseiller les agriculteurs. Elle estime que la taille de ce marché était de 30 milliards d'euros en 2014, soit deux fois son chiffre d'affaires actuel ! (En France, InVivo, pour ne citer que cet exemple, investit aussi dans le secteur, ndlr).

On peut aussi évoquer l'exemple du Qatar. L'émirat investit 25 milliards de dollars pour parvenir à produire 60 % de sa consommation alimentaire. Des centaines de milliers de capteurs suivront l'état des cultures qui seront irriguées par une immense station de désalinisation. Que ce pari fonctionne ou pas, il sera riche d'enseignements.

Quels sont les risques du big data dans le secteur agricole, notamment en lien avec la propriété des données ?

Des craintes existent que les données permettent de surveiller la productivité de tel ou tel agriculteur et donc de le placer dans une situation de contrôle et de dépendance par rapport à celui qui possède la terre, ou les données.

Le débat est ainsi déjà ouvert aux Etats-Unis. Un agriculteur a découvert que John Deere s'arrogeait la propriété exclusive des données collectées par ses machines. Il s'en est ému et l'American Farm Association s'est saisie du sujet. C'est ainsi qu'est né le projet Open Ag Data Alliance, financé par The Climate Corporation (Monsanto). Il vise à garantir que les équipements agricoles puissent communiquer entre eux, grâce à des données standards et que ces dernières puissent être librement exploitées par leurs propriétaires agriculteurs. Avec cet accord, de nombreux agriculteurs sont devenus favorables aux possibilités ouvertes par le big data. En France, le débat est moins avancé, mais la prise de conscience est rapide.

Quelles peuvent être les implications du big data sur l'alimentation ?

En théorie, il serait possible, dans un avenir proche, de tout savoir sur l'origine et le mode de production de ce qu'on a dans notre assiette. On pourrait tout-à-fait imaginer que des restaurants fassent figurer ces informations sur une tablette. Le big data permet, par la masse de données gérées, de favoriser la transparence.

Y aura-t-il aussi des évolutions en lien avec la santé ?

La surveillance de son alimentation est un marché énorme qui rentre dans la catégorie du bienêtre, et qui intéresse beaucoup les fonds d'investissement également.

Nos vies numériques disent beaucoup de choses sur nous : nos déplacements, nos habitudes alimentaires, notre santé et même notre état corporel. Toutes ces données, dont celles sur l'alimentation, pourraient être utilisées pour élaborer des statistiques, voire des stratégies de prévention. Selon un rapport du Sénat publié en 2011, en France, 3 % seulement des dépenses de santé sont dédiées à la prévention. Pourtant la prévention peut permettre d'éviter certaines pathologies et les coûts qui en découlent pour la société : le traitement, l'arrêt de travail… Quand la santé passe d'un modèle post-traumatique et chimique à un modèle préventif, elle utilise largement les données, dont celles sur notre alimentation.

Comment gérer la propriété des données ?

C'est un vaste sujet. Cela nécessite une concertation entre les parties prenantes. L'exemple américain, qui a vu les agriculteurs affronter Monsanto, John Deere et d'autres industriels pour finalement trouver un accord satisfaisant pour toutes les parties, est somme toute pertinent.

Vous pensez le big data comme une révolution. Quelle est son implication sur l'organisation des entreprises ?

En France, de nombreuses entreprises sous-estiment la puissance du big data. Elles se pensent à l'abri, estimant que la nature industrielle de leurs métiers les protège des phénomènes de désintermédiation observés avec l'émergence des géants du numérique. Mais il semble que l'on s'oriente, de plus en plus, vers une société de services. Demain, un nouvel entrant qui vend une « qualité de sommeil » pourrait très bien supplanter des fabricants de matelas. Ces derniers existeraient toujours, mais ils perdraient une partie de la création de valeur au profit d'une entreprise de service.

Concrètement, comment s'y mettre ?

Le top management doit être sensibilisé aux enjeux du big data. Ensuite, l'entreprise peut commencer par les secteurs où les gains attendus seront les plus importants, et s'appuyer sur des cadres motivés. L'idée est de répandre une nouvelle culture dans l'entreprise, de réfléchir aux foyers de données et à ce qu'on peut en faire. Au-delà, il faut se préparer aussi à des nouvelles formes d'organisations du travail, car les classiques structures en silo ne sont pas les mieux à mêmes d'exploiter les possibilités du big data, où les grands se construisent plutôt dans des optiques de plateforme et de partage d'informations.

Vous appelez de vos vœux un débat démocratique sur le big data. Pourquoi ?

C'est un point fondamental des démocraties de demain. Le numérique a envahi nos vies à grande vitesse. Il est indispensable que les citoyens et les acteurs politiques en comprennent les enjeux, de façon à organiser une régulation pertinente. Nous vivons finalement une révolution industrielle et civilisationnelle : il faut tout inventer, au cas par cas. Mais l'Histoire nous apprend que la technologie n'attend pas. Nous devons donc résolument nous engager dans cette révolution et en même temps, avoir un débat le plus riche possible à l'égard des nouveaux enjeux que ces technologies génèrent.

Que pensez-vous des craintes exprimées par certains, Joseph Stiglitz au sujet des accords de libre échanges, par exemple, que les grandes firmes, dont certaines sont au cœur de cette révolution, ne se mettent à gouverner le monde ?

Il est avéré, mais il est difficile de faire des prévisions en la matière. Les forces en présence – Etats et société civile – n'ont certainement pas dit leur dernier mot. Et puis, il faut garder à l'esprit que les sociétés qui ont dominé un temps le monde numérique, ont finalement été largement remises à leur place par d'autres arrivants : IBM, Hewlett Packard, Yahoo, Microsoft, etc. n'ont plus la gloire qu'elles ont, fut un temps connu.

Croire que Google ou même Apple sont éternelles et « hors compétition » est un leurre, même si cela ne signifie pas que les régulateurs n'auront pas un jour à intervenir. Propos recueillis par Marine Digabel

*Big Data, penser l'homme et le monde autrement, de Gilles Babinet Le Passeur Editeur, 2015, 256 p., 20,50 €

INITIATION AU BIG DATA - FORMATION

AgroParisTech, l'ENSAE ParisTech, Télécom ParisTech et HEC Paris organisent un cycle de séminaires sur le big data.

- La filière agro-alimentaire à l'heure du big data : enjeux et opportunités (1ère session : 3 & 4 décembre 2015) (www.agroparistech.fr/Les-enjeux-du-Big-Data-3340.html) – Production et exploitation à l'heu-e du big data : enjeux et opportuni-és (1ère session : 11 & 12 janvier 016)(www.telecomaristech.fr/bigdata-dirigeants) La relation client à l'heure du big ata : enjeux et opportunités (1ère ession : 25 & 26 janvier 2016) (http: //exed.hec.fr)

PARCOURS

Gilles Babinet a créé de nombreuses sociétés, dont plusieurs dans le domaine du digital (Captain Dash, MXP4 et Digibonus). Premier président du Conseil national du numérique, il représente la France auprès de la Commission européenne pour les enjeux du numérique.

QU'EST-CE QUE LE BIG DATA ?

Le big data ne se résume pas à qualifier un grand nombre de données et leur exploitation. Il désigne aussi une façon nouvelle d'organiser les données, non structurée. C'est le fait qu'elles ne soient pas structurées, combiné à la puissance de traitement et d'analyse, qui permet de détecter des signaux faibles, c'est-à-dire des corrélations que l'on n'aurait pas pensé à chercher. Reste ensuite à donner du sens à ces corrélations. L'expression big data qualifie donc les données elles-mêmes, mais aussi tout l'écosystème qui permet d'organiser leur exploitation, qui a notamment donné naissances à des géants comme Google, Apple, Facebook ou Amazon.

Marine Digabel



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